BLINDSPOTTING
LES YEUX EN PHASE DES TROUS
28 juin 2021

Comédie dramatique et sociale Blindspotting a été réalisée par Rafael Casal et Daveed Diggs, comme le film éponyme sorti en 2018. En français, blind spot se dit «angle mort», cette zone qui nous empêche de voir certaines choses. On peut donc comprendre le titre du film est de la série comme l’interprétation visuelle que chacun·e peut avoir, qu’il s’agisse d’une personne, d’une situation, d’un groupe social, etc.

Ecouter la chronique (10’22”)

Trish (Jaylen Barron) / StarzPlay

Les points de vue que nous avons sur les gens, leurs attitudes, leur race, leur genre, leur âge, leur quartier, ces points de vue sont toujours biaisés par les préjugés, les a priori, les apparences; le scénario de Blindspotting en joue beaucoup.

Points de vue et points communs

Certain·e·s acteur·rice·s, dont Rafael Casal, qui jouent dans le film reviennent dans la série qui commence là où s’est arrêté le film et elle est aussi une sorte de spin off, puisque la série est centrée sur un autre personnage. On retrouve donc Miles (Rafael Casal), un des deux héros du film, six mois plus tard. Le soir du Nouvel An, Ashley (Jasmine Cephas Jones), la compagne de Miles et mère de Sean, leur fils de douze ans (Atticus Woodward) rentre à la maison avec deux bouteilles de champagne pour fêter la Saint-Sylvestre. Au moment où elle arrive, elle assiste à l’arrestation de Miles par la police d’Oakland, parce qu’il planquait de la drogue dans la chasse d’eau des cabinets… C’est justement l’histoire d’Ashley que va nous raconter la série Blindspotting, qui commence comme une sitcom et qui nous surprend en s’en éloignant rapidement. Dans le film déjà, le couple cherchait à vivre une vie normale, respectable, avoir une maison et une voiture à crédit, envoyer leur fils à l’école tous les jours, bref tirer un trait sur la vie précaire qu’ielles menaient «avant». Précision pour la compréhension sociale de l’histoire, Ashley est noire, Miles est blanc, le quartier d’Oakland qu’ielles habitent est considéré par certains comme en pleine gentrification, par d’autres comme un dépotoir mal famé.

De gauche à droite: Sean Jones (Atticus Woodward), Ashley Jones (Jasmine Cephas Jones) et Miles Jones (Rafael Casal) / StarzPlay

Le cul entre deux chaises

Ashley et Miles sont extrêmement soucieux de leur image sociale et du qu’en-dira-t-on, Miles va donc demander à Ashley de quitter leur maison avec Sean, pour faire croire au voisinage qu’ielles sont en vacances. Il lui demande d’aller vivre chez sa mère à lui pendant un moment qu’ielles évaluent à un mois, peine généralement maximale pour ce genre de délit. La mère, Rainey (Helen Hunt explosive en post-quinqua féministe baba cool) chez laquelle vit encore sa fille Trish (Jaylen Barron), demi-sœur de Miles, dont l’occupation principale consiste à revendiquer sa liberté tous azimuts et à gérer un site de charme dont elle produit les contenus avec ses copines dans la maison de sa mère. On rencontre encore d’autres personnages qui nous séduisent immédiatement, comme Earl (Benjamin Earl Turner), qui se promène dans un périmètre limité autour de sa maison grâce au câble qu’il a connecté au bracelet électronique qui l’entrave mais qui n’est malheureusement pas assez long pour atteindre le food-truck où il meurt d’envie de se payer un hamburger.

Ashley Jones (Jasmine Cephas Jones) et Miles Jones (Rafael Casal) / StarzPlay

Humour et gravité

La subtilité et la finesse du scénario savent distiller les émotions. Ashley, qui exerce le métier de concierge dans un hôtel surfait, est en permanence stigmatisée à cause de la couleur de sa peau, bien que clairement dans le registre de la comédie, la gravité et la souffrance ne sont jamais escamotées, elles sont là. Revenons à Rafael Casal, acteur, metteur en scène, poète depuis l’adolescence, slameur et musicien, Rafael Casal est de plus en plus souvent considéré comme un Spike Lee blanc. Même si comparaison n’est pas raison, celle-ci est plutôt fondée. Si la série Blindspotting est une comédie sociale, elle est aussi une comédie musicale : certaines scènes sont chorégraphiées et chantées avec ce souci de légèreté et en refusant de s’alourdir sur les problèmes, de ne pas s’apitoyer, ainsi par contraste le drame est-il souligné deux fois, en rouge. Et la musicalité ne se trouve pas que dans ces scènes-là, il y a de courts monologues, quelques dialogues aussi, qui sont slammés, sans lourdeur, avec un naturel époustouflant de la part des comédien·ne·s, les rimes sont au rendez-vous, avec une touche qu’on trouvait déjà chez les précurseurs du genre comme Grand Master Flash.

Voir la bande annonce VOSTFR

Masum - Haluk Bilginer et Serkan Keskin - Les séries de Pascal Bernheim

Sur StarzPlay via tv+ (VOSTFR), huit épisodes.

Les bonus

Littérature - Lisbeth Koutchoumoff

Javier Cercas
Le point aveugle
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Ce recueil rassemble les conférences données par l’auteur à l’université d’Oxford. Sur les questions sans réponses, les énigmes insolubles et les ambigüités nécessaires qui font l’essence du roman et placent le lecteur en son centre : le point aveugle.

Écrire un roman consiste à plonger dans une énigme pour la rendre insoluble, non pour la déchiffrer (…). Cette énigme, c’est le point aveugle, et le meilleur que ces romans ont à dire, ils le disent à travers elle : à travers ce silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité radiante, cette ambiguïté sans solution. Ce point aveugle, c’est ce que nous sommes.

Javier Cercas est né en 1962 à Cáceres et enseigne la littérature à l’université de Gérone. Il est l’auteur de romans, de recueils de chroniques et de récits. Ses romans, traduits dans une trentaine de langues, ont tous connu un large succès international. Anatomie d’un instant a été consacré Livre de l’année 2009 par El Pais.

Traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić.

Philosophie - Anne Laure Gannac

Estelle Zhong Mengual
Apprendre à voir
Actets Sud

À l’égal d’un Baptiste Morizot qui allie la philosophie et les sciences naturelles pour penser les manières d’être vivant, Estelle Zhong Mengual œuvre à hybrider l’histoire de l’art et les savoirs naturalistes pour porter un regard enrichi sur le monde vivant.
Apprendre à voir est un livre érudit mais toujours accessible, passionnant, intimiste lorsque l’autrice partage son expérience des f ougères ou du hibou grand-duc, un guide qui brouille les frontières entre musées et forêts, un vadémécum à avoir toujours avec soi pour renouveler notre lien à l’art et à la nature, raviver notre émerveillement et intensifier notre présence au monde.

Estelle Zhong Mengual (née en 1989 à Paris) est historienne de l’art. Ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Lyon, elle est titulaire d’un doctorat en histoire de l’art de Sciences Po Paris. Elle a co-dirigé l’ouvrage Reclaiming Art – Reshaping Democracy (Les presses du réel, 2017) et est co-auteure de Esthétique de la rencontre (Seuil, 2018). En parallèle de ses recherches sur l’art en commun, elle s’intéresse à la manière dont nous pouvons élargir nos formes du collectif au vivant, dans le contexte de la crise écologique. Elle travaille notamment à la constitution d’une histoire environnementale de l’art.