MARE OF EASTTOWN
VIES SENS DESSUS DESSOUS
29 mai 2021

Easttown, petite bourgade de Pennsylvanie, une de ces villes de l’Amérique profonde dans lesquelles le rêve américain s’est évanoui depuis longtemps. Les gens vivotent, sans projets, sans élans, en avançant vers un avenir sans futur quand on y pense, alors on n’y pense pas…

Ecouter la chronique (7’30”)

Richard Ryan (Guy Pearce) et Mare Sheehan (Kate Winslet) / HBO

Pour ne pas penser, on s’occupe l’esprit comme on peut, pour autant qu’on en possède un, on se remplit le mental à coup de bitures à l’alcool, de murgées à la chnouf, de violence, de baise triste, de déprime plus ou moins sévère et de terribles secrets… Selon l’adage, à Easttown, il n’y a qu’une seule chose à faire le week-end : quitter Easttown.

Voyage au bout de l’enfer

En arrivant à Easttown par la route, il ne serait pas surprenant qu’on découvre un panneau vantant la ville pour son camping, sa piscine, son ancienne équipe féminine de basket et son cimetière. Pourtant, il y a quand même des gens qui habitent Easttown et tout ce petit monde se connaît. Alors ça jacasse, ça s’aime, ça espionne, ça ne s’aime pas ou plus, ça se jalouse, ça médit, ça se cocufie et ça se reproduit ! Dans le désordre le plus total et sans aucun recul. Si nous évoquions l’équipe féminine de basketball, c’est qu’il y a une vingtaine d’années cette équipe s’est classée en tête quelconque championnat local, grâce à un panier magistral de Mare Sheehan, événement régulièrement commémoré par la petite communauté urbaine. Et les ex-basketteuses de défiler à chaque fois jusqu’à la nausée. Aujourd’hui, Mare Sheehan, personnage central magistralement interprété par Kate Winslet, est détective dans la police d’Easttown et, outre les appels nocturnes d’une vieille dame qui, une fois de plus, a aperçu un rôdeur, la détective se retrouve avec un homicide sur les bras.

Lori Ross (Julianne Nicholson) et Mare Sheehan (Kate Winslet) / HBO

Plus noir que noir

Dans la rivière du coin, on retrouve le cadavre presque nu d’Erin, dix-sept ans et maman d’un petit garçon. Passons les relations tendues qu’Erin entretenait avec son ex pas plus âgé, le père du bébé, et de sa nouvelle copine plutôt brutale et basse du front. Mais cette situation sociale semble être la norme : Mare Sheehan apprend simultanément que son ex-mari, qui habite juste en face de chez elle de l’autre côté de la rue, son ex va se remarier. Chez Mare vivent aussi sa mère, Helen, sa fille, qu’elle a eue avec l’ex d’en-face, Shiobhan, dix-huit ans et enfin Drew, six ans, petit-fils de Mare, que son fils Kevin a eu avec une toxicomane quelques années avant de se pendre dans le grenier de la maison.

Mare Sheehan (Kate Winslet) / HBO

Jusqu’au dernier cercle…

Depuis un an, une jeune fille a disparu et la police ne l’a toujours pas retrouvée, ce qui lui vaut les reproches de la mère en direct sur la chaîne de télévision locale. Malgré toutes ces intrigues la série Mare of Easttown n’est pour autant pas un polar, même si quelques rebondissements parsèment le récit, il s’agit plutôt d’un drame social qui nous renvoie à notre propre vie, à nos problèmes, à notre entourage et surtout aux relations que nous entretenons avec cet entourage. Pour Mare Sheehan, sa fonction, son statut de flic vient évidemment interférer avec ses proches, famille ou ami·e·s. Le climat social dans lequel les relations sociales interfèrent entre elles constitue le principal attrait de Mare of Easttown, grâce au scénario (Brad Ingelsby) et à la réalisation (Craig Zobel), au jeu des actrices et des acteurs, d’une subtilité rare pour nous proposer avec un regard bienveillant ce quotidien fait de drames avec lesquels il faut vivre, voire survivre. Toutes les thématiques sensibles abordées imposent une bonne dose de talent et il est au rendez-vous. De la grossesse précoce à l’éducation, du suicide ou deuil, de la psychopathie à la psychothérapie, de l’amitié à la confiance, sans oublier l’endurance des femmes comme Mare Sheeran et son amie Lori (exceptionnelle Julianne Nicholson) à tout porter face à des mecs comme d’habitude plutôt irresponsables. Il y a quand même quelques moments assez drôles, assez grinçants, qui remplissent leur mission de soupape avec efficacité et puis un peu de romance mais, là encore, sans avenir ni projets…

Voir la bande annonce VOSTFR

Masum - Haluk Bilginer et Serkan Keskin - Les séries de Pascal Bernheim

Sur RTS Un (VF et VOSTFR) les lundis vers 22h25 et sur PlayRTS après diffusion, épisodes disponibles jusqu’au 20 juin 2021.
Ce programme contient des scènes susceptibles de heurter certaines sensibilités.

Sur OCS (VF et VOSTFR) via blue ou Canal+.
Déconseillé aux moins de 12 ans.

Les bonus

Littérature - Lisbeth Koutchoumoff

 

Eric Chauvier
La petite ville
Editions Amsterdam

Depuis la fermeture de son abattoir, de sa mine d’or et de ses usines, la petite ville de Saint-Yrieix la Perche, située en Haute Vienne, connaît une déprise démographique et économique. Les mutations du capitalisme ont produit une ville sans qualité. Dans une enquête anthropologique où se mêlent mélancoliquement l’histoire intime du narrateur et l’histoire sociale des habitants de Saint-Yrieix, Éric Chauvier revient sur les traces de son enfance.

“C’est ici, sur une carte mentale, la mienne probablement, dans un nœud de mémoire, à Saint-Yrieix la Perche, petite ville française du sud du département de la Haute-Vienne, que je suis né (Une nuit de neige et de vent, je m’en souviens comme si c’était hier), le 17 novembre 1971, dans une chambre de la maternité de la ville. Tout au long du XXe siècle naissent en ce lieu des milliers ­d’Arédiens – le nom donné aux habitants de Saint-Yrieix la Perche, étymologiquement référés à Arédius, le saint qui, dit-on, fonda la ville (Ton père était venu à la maternité avec tes grands-parents…). Mais aujourd’hui ce temps est révolu (C’était une nuit très froide), car ce lieu prévu pour donner la vie (Il y avait des congères le long des routes), comme la plupart des usines, comme l’abattoir, comme les magasins du centre-ville, comme les enfants courant dans les rues, criant, riant, explorant ce monde – qui va bientôt disparaître –, a disparu à jamais. »

Né en 1971 à Saint-Yrieix La Perche en Haute Vienne, Éric Chauvier est un anthropologue français. Auteur de nombreux ouvrages comme Les Mots sans les choses et Les Nouvelles Métropoles du désir, ses enquêtes déconstruisent les situations les plus ordinaires de la vie ­quotidienne.

[Source: Editions Amsterdam]

Philosophie - Antoine Bal

Didier Eribon
Retour à Reims
Editions Fayard – Collection A venir

Après la mort de son père, Didier Eribon retourne à Reims, sa ville natale, et retrouve son milieu d’origine, avec lequel il avait plus ou moins rompu trente ans auparavant. Il décide alors de se plonger dans son passé et de retracer l’histoire de sa famille. Evoquant le monde ouvrier de son enfance, restituant son ascension sociale, il mêle à chaque étape de ce récit intime et bouleversant les éléments d’une réflexion sur les classes, le système scolaire, la fabrication des identités, la sexualité, la politique, le vote, la démocratie…
Réinscrivant ainsi les trajectoires individuelles dans les déterminismes collectifs, Didier Eribon s’interroge sur la multiplicité des formes de la domination et donc de la résistance.
Un grand livre de sociologie et de théorie critique.

Didier Eribon est professeur à la faculté de philosophie, sciences humaines et sociales de l’université d’Amiens. Il a également enseigné à l’université de Berkeley (Etats-Unis). Auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999), Une morale du minoritaire (Fayard, 2001), D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française (Léo Scheer, 2007), il a été le lauréat 2008 du prestigieux Brudner Prize, décerné chaque année par l’université Yale.

[Source: Fayard]