THE UNDERGROUND RAILROAD
FRESQUE ÉPIQUE ET FERROVIAIRE
22 mai 2021

The Underground Railroad, série adaptée du roman éponyme de l’Américain Colson Whitehead (Prix Pulitzer 2017), se déroule, comme le roman, au milieu du XIXe siècle et raconte la fuite d’une jeune esclave de Géorgie, Cora, qui va la conduire dans plusieurs Etats esclavagistes du Sud des Etats-Unis. Fondé sur la réalité historique de la condition des esclaves à cette époque, les fuyard·e·s utilisaient un réseau clandestin, le légendaire “Underground Railroad”, le “Chemin de fer clandestin”.

Ecouter la chronique (7’56”)

Cora (Thuso Mbedu ) / Prime Video

Est-ce à dire qu’au milieu du XIXe siècle, dans ces Etats du Sud, ou plutôt sous ces Etats du Sud, il existait un réseau ferroviaire secret qui permettait aux Noir·e·s de se rendre dans les Etats du Nord, dans la plupart desquels l’esclavage avait déjà été aboli au début du siècle?

Licence poétique

La métaphore que propose l’auteur du roman Colson Whitehead et que reprend le cinéaste et scénariste Barry Jenkins, showrunner de la série, s’inspire bel et bien d’un réseau ayant existé, fait de routes plus ou moins secrètes que les esclaves fugitif·ive·s empruntaient avec l’aide de Blanc·he·s et de Noir·e·s qui les guidaient, les nourrissaient et les hébergeaient grâce au soutien financier d’abolitionnistes blanc·he·s. Le nom “Underground Railroad” vient de l’utilisation du vocabulaire et des codes du chemin de fer pour évoquer ce réseau clandestin à l’époque. L’invention symbolique et métaphorique d’un vrai chemin de fer, dans le roman comme dans la série, permet des parenthèses fantasmées, utopiques mais néanmoins réalistes, dans un lieu duquel la violence est quasiment exclue et dans lequel la bienveillance, la solidarité, les qualités humaines et sociales, la reconnaissance du travail incarnent les valeurs morales inexistantes dans la vie effroyable des esclaves.

Boseman (Craig Dane), Homer (Chase W. Dillon) et Ridgeway (Joel Edgerton) / Prime Video

L’horreur à l’état pur

Les scènes qui ne se déroulent pas dans les tunnels du chemin de fer clandestin sont très dures. Je dois avouer que j’ai failli craquer aux trois-quarts du premier épisode tant la fureur et la haine des esclavagistes blanc·he·s exposent une brutalité extrême et frénétique. Par exemple, les punitions abominables sous prétexte d’éducation des “nègres” évidemment sauvages, infligées par des propriétaires-tortionnaires dont le racisme est enraciné dans leurs esprits bornés, qui se réclament de Dieu en le prenant à témoin comme garant d’une légitimité usurpée, guidée par une imbécillité cruelle, sadique et évidemment, inévitablement, meurtrière. Disons que si la lecture du roman, qui ne fait pourtant pas l’économie de la violence, m’a laissé me débrouiller avec mon imaginaire et mon autocensure, en regardant la série l’exercice est beaucoup plus difficile, tant en ce qui concerne l’image que le son, extrêmement bien travaillé·e·s pour apporter encore plus de sens et d’émotion.

Mabel (Sheila Atim) / Prime Video

Il faut avancer

Si j’ai finalement décidé de continuer à regarder The Underground Railroad c’est parce que, dès le début, des moments quasiment oniriques d’introspection, presque magiques, permettent tant aux personnages qu’aux spectatrices et aux spectateurs d’intégrer et de mettre en perspective la démonstration de l’horreur, de se recentrer. En outre, bien au-delà de cette violence inhérente au propos, le talent de Barry Jenkins, qui a reçu de nombreux prix dont un Oscar, conjugués aux talents de son équipe, derrière, autour et devant la caméra, ces talents sont à l’œuvre à chaque plan, à chaque mouvement de caméra, à chaque réplique écrite et jouée, à chaque jeu avec la lumière, comme l’utilisation du contre-jour, absolument fascinante et pleine de sens. Avec ce souci de ne tomber jamais dans l’exploitation d’un esthétisme inutile, qui ferait de la violence un spectacle graphique.

Mae (Denitra Isler) / Prime Video

Et ça raconte quoi ?…

Mabel (Sheila Atim), la mère de Cora (Thuso Mbedu) l’abandonne, alors qu’elle n’a que dix ans, pour, pense-t-on, s’enfuir grâce au train clandestin. Un chasseur d’esclaves, Ridgeway (Joel Edgerton), part à sa poursuite mais ne la retrouvera jamais. Lorsque, six ans plus tard, Cora prendra la fuite à son tour, avec son amie Lovey (Zsane Jhe) et Caesar (Aaron Pierre), un autre esclave plus âgé qui va les guider, le même chasseur, Ridgeway, se lancera à la poursuite de Cora avec une haine décuplée à cause de son échec avec la mère. Le périple, fondé je vous le rappelle sur la réalité historique, fera souvent référence à d’autres moments très sombres de l’histoire : stérilisations forcées, expériences médicales, Anne Frank, des scènes muséales de “zoo humain”, la maigreur des rescapé·e·s des camps de concentration, bref, un catalogue de la haine assassine, qu’il me paraît essentiel de répéter encore et  encore. Car comme le dit Colson Whitehead : “L’Amérique aura toujours eu son lot de crétins racistes.” Ce à quoi je me permets d’ajouter qu’elle est loin d’être la seule…

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Sur Prime Video (VF et VOSTFR), dix épisodes.

Déconseillé aux moins de 18 ans.

Les bonus

Philosophie - Antoine Bal

Ta-Nehisi Coates
The Water Dancer
One World

Young Hiram Walker was born into bondage. When his mother was sold away, Hiram was robbed of all memory of her—but was gifted with a mysterious power. Years later, when Hiram almost drowns in a river, that same power saves his life. This brush with death births an urgency in Hiram and a daring scheme: to escape from the only home he’s ever known.

So begins an unexpected journey that takes Hiram from the corrupt grandeur of Virginia’s proud plantations to desperate guerrilla cells in the wilderness, from the coffin of the Deep South to dangerously idealistic movements in the North. Even as he’s enlisted in the underground war between slavers and the enslaved, Hiram’s resolve to rescue the family he left behind endures.

This is the dramatic story of an atrocity inflicted on generations of women, men, and children—the violent and capricious separation of families—and the war they waged to simply make lives with the people they loved. Written by one of today’s most exciting thinkers and writers, The Water Dancer is a propulsive, transcendent work that restores the humanity of those from whom everything was stolen.

Littérature - Geneviève Bridel

Nancy Huston
Arbre de l’oubli
Actes Sud

Un matin, alors que vous sirotez côte à côte votre jus de pomme pendant la récré, Felisa te lance : C’est vrai que Joel Rabenstein l’anthropologue c’est ton papa ?

C’est vrai.

Et ta maman, c’est une sœur de couleur ?

Nan… ça t’étonne, hein ?

Un silence long et doux s’installe entre vous, au cours duquel le vent d’automne fait danser vos écharpes et arrache quelques feuilles aux arbres dans la cour.

Ou plutôt si, dis-tu enfi n (et c’est la toute première fois que tu en parles en dehors de la famille). En fait, ma vraie mère est une sœur de couleur mais je ne l’ai jamais rencontrée. Elle habite Baltimore.

Ah.

Felisa ne dit pas un mot de plus, mais ses yeux brûlants te donnent une dose d’empathie comme jamais tu n’en as reçue.

Quand s’ouvre ce livre, Shayna, qui n’est plus une enfant, arrive à Ouagadougou. Nous sommes en 2016. Elle porte en elle toutes les questions et contradictions de notre temps, celles du féminisme, de la procréation, mais aussi du genre et de la laïcité. Et c’est à l’écoute de ce personnage, de cette jeune femme à l’intériorité confisquée que Nancy Huston, entraînant dans son sillage de lumineuses interconnexions humaines, compose un roman virtuose et généreux.